A propos de Cœur d’agglo et de son monde

Posted: février 15th, 2011 | Author: | Filed under: Poitiers, Urbanisme | No Comments »

Travaux publics : promotion du pouvoir et domination

On est en plein dedans, dans les énormes travaux de rénovation urbaine de l’agglomération de Poitiers. C’est abrutissant, ça martèle, ça pilonne. Les ouvriers, techniciens et autres ingénieurs sont sur le pied de guerre.

Au départ, une écrasante majorité des habitants est favorable au projet de rénovation urbaine Cœur d’agglo.

En effet, quand on annonce que le centre de votre ville va être plus beau qu’avant, que les façades des immeubles historiques seront refaits à neuf, qu’il y aura moins de voitures, que le piéton sera roi… n’importe quelle personne vous dira qu’elle est pour, car ça rime avec « nouveauté ». Les panneaux avec les schémas en 3D montrent à quel point la ville sera belle et lisse ; les familles seront heureuses.

Mais entre les projections  fantasmatiques des architectes et le quotidien des  Poitevins, il y a un décalage sérieux. Il suffit de pas grand-chose, après tout, pour que les avis changent de ton. A peine les travaux entamés, on a vu de nombreuses personnes commencer à douter du projet, car à vrai dire il ne concerne pour l’essentiel que le centre-ville, C’est le quotidien  qui a fait réagir les habitants : d’un coup leurs habitudes pour se déplacer en voiture ont changé, ils râlent. Ils parlent entre eux des galères dans les déplacements, des tilleuls abattus et du prix de cette rénovation (près de 25 millions d’euros). Les travaux font ressortir de terre une partie de l’histoire poitevine : la découverte de sarcophages médiévaux sous la place d’Armes…

Curieuse est cette manie de tout homme de pouvoir, en l’occurrence A. Claeys, le maire, de vouloir construire pour marquer de son empreinte son règne dans une ville, à petite échelle bien sûr, mais en lorgnant sur les passés glorieux des puissants – tel Mitterrand, de sa famille politique, Président-bâtisseur par excellence (l’Opéra-Bastille, l’Arche de la Défense, le Louvre et sa pyramide…). Les travaux d’Alain masquent quelque peu les difficultés économiques du secteur de la construction depuis le début de la crise, en 2008 (1).

Le plan se présente comme un bien d’utilité publique pour tous les habitants de Poitiers alors qu’il favorise en  premier lieu ceux du Plateau.
Au-delà de la question de la durée des travaux, c’est réellement une conception –particulière – de la vie que la mairie et ses urbanistes promeuvent, avec clairement un alignement sur les affaires de la bourgeoisie locale. C’est ce que les sociologues appellent gentrification (ou embourgeoisement). En plus de l’augmentation des activités de services marchands, l’immobilier et les finances sont les leviers de la richesse de la zone littorale, en Poitou-Charentes. Les activités touristiques, les résidences secondaires du littoral qui poussent comme des petits pains  (cf. Xynthia) sont  également des sources de gains pour les tenants de l’économie locale (2).

Guerre territoriale : prévention et gestion des foules

Dans  sa lettre mensuelle de novembre 2010 à ses administrés,  A. Claeys déclare :
« Chacun peut en convenir, notre société fabrique de la violence. Deux leviers principaux s’offrent à nous pour la réduire : l’urbanisme et l’éducation. »
Ses propos font écho à ceux  d’un autre spécialiste de la répression dans les banlieues :
« Il faut considérer aujourd’hui la prise en compte de la sécurité comme naguère celle de l’incendie, ce qui a conduit à constituer des règles de sécurité incendie. Tous les architectes ont parfaitement intégré les contraintes d’évacuation d’un bâtiment en cas d’incendie. Il appartient aux architectes de se former aux problèmes de sécurité, et donc d’intégrer les solutions dans leurs projets. »

L’auteur de ces immortelles lignes, Jean-Pierre Duport, un grand commis d’Etat, est spécialiste de l’habitat et de l’urbanisme. Préfet de Seine-Saint-Denis, puis de la région Ile-de-France, puis de Paris, puis président du Réseau ferré de France (autre symbole de sa compétence en matière de quadrillage du territoire), actuellement président d’une SA de HLM (Domaxis).
Ainsi, cette notion d’espace défendable ne s’applique plus seulement aux incendies mais est dirigée contre la délinquance urbaine. D’ailleurs, Duport (certainement homme de gauche !) fut, en 1997, chef de cabinet du ministre de l’Intérieur J.-P. Chevènement – qui avait qualifié l’ennemi de « sauvageons » contre lesquels il fallait se protéger.
C’est ce que Jean-Pierre Garnier qualifie d’« architecture de prévention situationnelle », c’est-à-dire aménager les lieux pour prévenir le crime.
Evidemment, ce n’est pas nouveau : du baron Haussmann, désireux d’avoir les émeutiers en ligne de mire depuis tous les carrefours, aux bitumeurs de Mai 68 faisant disparaître en quelques mois tous les pavés, en passant par le no man’s land des « fortifs » que franchissaient les apaches, les efforts urbanistiques pour circonscrire les pauvres et les « dangereux » ne manquent pas.
Ainsi, il y aurait un espace policé, composé de citoyens, et un autre (hors la cité) composé des « dangereux » contre lesquels il faut se protéger : s’il fallait un exemple confortant notre rejet de l’idéologie citoyenniste, nous le trouverions facilement dans l’examen de ces « rénovations urbaines » qui sont une preuve éclatante qu’il n’est de citoyens que dans le discours d’idéologues stipendiés.
Pour organiser cet espace policé se protégeant des sauvageons en les maintenant à la périphérie, il va falloir mettre en place une politique de protection faite d’équipements culturels, de policiers, de psychologues, d’éducateurs, etc.
Et, sur ce terrain, Poitiers est véritablement un laboratoire, avec ses trois têtes emblématiques (un préfet de police, un procureur de la République, un maire) dans un contexte sociologique fournissant un vivier sans fond d’éducateurs de tous ordres (voir autre texte).

Guerre  contre les zones d’ombre où il y avait des traficotages de la survie ; guerre contre les pauvres, les précaires, les chômeurs, les zonards. Ne glorifiant en rien ce qu’était le centre-ville, nous pointons seulement que la bourgeoise locale souhaite à tout prix jeter ce qu’elle nomme les indésirables : ceux qui squattent avec leurs bières à la main les rues piétonnes, ceux qui fument leur spliffs de manière éhontée, ceux qui mendient pour deux sous, ceux qui font leur petits deals. Celles et ceux qui échappent aux contrôles policiers.
Poitiers se sent belle et on n’arrête pas de lui dire, de lui ressasser sa grandeur médiévale ; seulement elle a bien pris un coup de vieux, donc il a fallu la faire entrer dans la modernité avec un grand M. Comme maquillages, ce seront : la construction du parc technologique appelé Futuroscope, puis celle plus récente du quartier de la gare en une espèce de quartier d’affaires (pour l’instant, c’est un fiasco complet…) ; et, dernier projet en date, la construction de la LGV Poitiers-Limoges. D’ailleurs, El Mustapha Belgsir, vice-président du Grand Poitiers, a présenté à Cannes, en novembre dernier, le projet Cœur d’agglo au MAPIC (Marché international des professionnels de l’immobilier), qui consiste à attirer des enseignes commerciales, des promoteurs, des investisseurs susceptibles de s’implanter dans la région (3]).

L’urbaniste : un ennemi qui vous veut du bien

Comme on l’a dit précédemment, les urbanistes d’aujourd’hui ont dans leurs petits plans tout droit sortis de leurs petites têtes, non pas seulement la possibilité d’« embellir » une ville, un quartier ou une cité, mais aussi la possibilité de mettre en place des dispositifs et de gérer la circulation de flux humains et de marchandises. L’urbaniste est devenu un agent aussi redoutable qu’un agent du service de renseignement. Dans leur plan, la spécialisation est à l’œuvre : comme les milliers d’immeubles de véritables cités-dortoirs dans les années 60-80, la ségrégation spatio-temporelle et répressive est déjà pensée ; il lui faudra un label éco-construction pour que ce soit accepté par les babas cool, comme ça l’est déjà pour les projets d’éco-quartier (cf. Le futur projet d’éco-quartier de Magnals à Mignaloux-Beauvoir) (4). Pour le reste des quartiers populaires, on détruit des bâtiments afin de reloger les gens dans d’autres  immeubles un peu moins déglingués (par exemple, des Couronneries aux Trois-Cités, ou bien des Trois-Cités aux Trois-Cités [sic]) ; et on favorise des logements sociaux de bas étage et on construit des maisons individuelles en bas des dernières tours qui restent encore debout pour des accessions à la propriété qui endettent des familles (pas forcément aisées, loin de là) sur plusieurs années. Il s’agit de disperser un peu plus loin ces classes dangereuses pour les rendre moins visibles et plus isolées. De les remplacer par un saupoudrage de petite bourgeoisie intellectuelle peu riche non plus, mais plus conforme idéologiquement

Dépossession de nos vies

C’est toujours le même schéma qui se produit : le citoyen-habitant est complètement dépossédé de l’élaboration des projets urbanistiques. Seuls les architectes, la mairie et ses gestionnaires de l’habitat de l’urgence sociale vont vous déclarer le contraire ; l’habitant, le démocrate/citoyen participatif a été bien entendu parce qu’il a réclamé (pétitions, requêtes, etc.) des rénovations ; parce que la loi de rénovation urbaine les a réclamées, et surtout parce que ces mêmes maîtres les ont voulues.
Cette dépossession des futures personnes qui vont peupler  les nouveaux immeubles est à l’image de la place qu’elles ont au sein du processus de production de la société marchande et capitaliste.

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1. La Nouvelle République du 6/12/10, « Analyse : Ne pas rater Center parcs et la LGV ».
2. Voir les chiffres de l’INSEE  sur la région Poitou-Charentes.
3. Poitiers magazine (mensuel d’information de la Ville de Poitiers) de décembre 2010 (n° 182) p. 13.
4. La Nouvelle République du 15/01/11, « L’éco-quartier des Magnals à l’horizon ».



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