De l’université à l’aliénation

Posted: février 14th, 2011 | Author: | Filed under: Poitiers, Université | No Comments »

La mobilisation contre la LRU a été bien moins importante que celle contre le CPE ; les étudiants ont été quasi absents durant le conflit des retraites. A partir de ces deux observations, les réponses se trouvent dans la mutation lente mais continue de l’Université.

D’abord, la loi LRU (liberté et responsabilité des universités) adoptée en juillet 2007 peut se résumer très brièvement par deux axes : plus de pouvoir bureaucratique et administratif, et plus de dépendance envers les financements privés. Cette loi LRU découle d’une réunion à Bologne en 1999, et est basée sur un rapport rédigé par Claude Allègre et Jacques Attali qui leur avait été commandé un an auparavant. L’Université est donc placée sous deux diktats : le diktat administratif et le diktat du marché.
Aux aspirations d’autogestion et d’ouverture sur le monde ouvrier exprimées dans les années 60, l’Etat a répondu par « autonomie », et en 2007 par « liberté » et « responsabilité » (ce qui n’est que l’expression du franchissement d’une étape supplémentaire dans la soumission au marché). Daniel Bensaïd s’exprime en ce sens : « En 68, nous voulions l’ouverture sur la société au nom du nécessaire passage “de la critique de l’Université bourgeoise à la critique de la société capitaliste”. Avec la contre-réforme libérale et la détérioration des rapports de forces, cette ouverture à la vie est détournée en ouverture au marché. »
La réorganisation opérée par les lois successives (intensification du rythme d’étude, mise en concurrence…) ne vise que « l’assujettissement disciplinaire au marché du travail et la réduction de la condition étudiante au statut de précaire en formation1 ».
En 2004, le rapport « Education et formation » de l’UNICE (Union des confédérations industrielles et des entreprises européennes) exprimait ce que les patrons attendent de l’éducation : « Les employeurs pensent que l’on devrait accorder plus d’importance à la nécessité de développer l’esprit d’entreprise à tous les niveaux dans les systèmes d’éducation et de formation. C’est la condition préalable pour que les systèmes d’éducation et de formation contribuent à faire de l’économie la connaissance européenne la plus compétitive du monde. » L’éducation doit ainsi être partie prenante de la guerre économique mondiale que se livrent les trois grands pôles économiques : l’Union européenne, la Chine et les Etats-Unis.

D’un côté, les dirigeants politiques associent l’Université à la crise ; de l’autre, les étudiants s’en contentent bon an mal an. Bien sûr, la réaction estudiantine à cette nouvelle idée de l’Université existe. Elle s’est même exprimée durement en 2008 et 2009 (notamment à Poitiers avec l’occupation d’un amphi au milieu du campus pendant trois mois), mais sans trouver un enracinement construit, politique et durable. Si bien qu’aujourd’hui encore on pourrait croire « qu’il n’y a pas pour nous d’étudiant intéressant en tant qu’étudiant ; son présent et son avenir planifié sont également méprisables », comme l’affirmait Guy Debord en son temps2 .
En l’absence de conscience critique, la socialisation d’aliéné se transmet inévitablement.

A l’image de l’Université, son public aussi a  changé. Il n’est plus celui qu’a connu Debord. Si les étudiants des années 60 étaient peut-être des « petits-bourgeois », destinés à devenir les élites intellectuelles, avec les « phases de massification » successives, la population étudiante d’aujourd’hui est composite (ce qui ne permet pas d’en faire une classe à part entière). L’affirmation de Debord reste cependant en partie vraie : il n’y a pas d’étudiants intéressants en tant que tels, car ils ne se voient (pour beaucoup) que comme des futurs travailleurs, venus chercher à l’Université le « savoir » qui leur permettra de trouver un travail, et, qui sait ? monter dans la hiérarchie sociale. Leur avenir planifié est méprisable pour la même raison.

Avant, obtenir un diplôme, c’était obtenir l’assurance d’une intégration sur le marché du travail et dans la société capitaliste, traduisant l’acquisition de savoirs et de savoir-faire.
Maintenant, le diplôme traduit encore plus et de manière beaucoup plus directe la soumission aux nouvelles exigences économiques et sociales reproduisant la structure sociale, la division du travail (par l’enseignement de nouveaux savoirs, ou une orientation différente de ceux-ci).
L’Université d’aujourd’hui, à l’image des crédits européens ECTS, et à l’image de ce que les décideurs publics envisagent pour l’école en général, est une Université modulable, à la carte. Conséquence d’une gestion managériale, on cherche dorénavant à apprendre par « compétences » (traduction du terme bureaucrato-universitaire de « valider une unité d’enseignement »). Si la notation disparaît peu à peu des écoles primaires, c’est au profit des grilles de compétences, assurant une reproduction bien établie de la hiérarchie sociale qui règne (qui décidera des compétences qu’il est bon de maîtriser, au nom de qui, pourquoi, et pour quelle société ??).

Aux antipodes de leur « projet », c’est un combat offensif qu’il faut mener. Un combat pour une Université développant des savoirs critiques sur l’organisation de la société (tant celle que nous subissons que celle que nous construirons).

Pourquoi se contenter de vouloir sauver l’Université ou sauver la recherche, quand la meilleure des réponses est la destruction de la hiérarchie partout où elle se trouve? Pensons plutôt l’Université en dehors des rapports de production capitaliste.

Arrêtons de croire à la promotion sociale par le travail, l’école ou la culture. Gérons tout nous-mêmes !
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1. Judith Carreras, Carlos Sevilla, Miguel Urban, €uro-Universidad. Mytho y realidad del proceso de Bologna, Icaria, Madrid, 2006.
2. Guy Debord, Œuvres, Quarto, Gallimard, 2006, p. 733.



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