{"id":333,"date":"2012-01-21T13:19:13","date_gmt":"2012-01-21T12:19:13","guid":{"rendered":"http:\/\/epinenoire.noblogs.org\/?p=333"},"modified":"2012-01-21T13:30:58","modified_gmt":"2012-01-21T12:30:58","slug":"333","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/epinenoire.noblogs.org\/?p=333","title":{"rendered":"Question urbaine ou question sociale? Morceaux choisis de la rencontre avec Jean-Pierre Garnier"},"content":{"rendered":"<blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Le 3 juin dernier, nous avons eu le plaisir d\u2019accueillir <a href=\"http:\/\/blog.agone.org\/category\/La-chronique-de-Jean-Pierre-Garnier\" target=\"_blank\">Jean-Pierre Garnier<\/a> pour une <a title=\"D\u00e9bat : question urbaine ou question sociale? Vendredi 3 juin, 18h, Salle Jouhaux\" href=\"https:\/\/epinenoire.noblogs.org\/?p=87\" target=\"_blank\">rencontre\/d\u00e9bat<\/a> autour des questions d&rsquo;urbanisme. Cette rencontre fut avant tout l&rsquo;occasion de discuter et diss\u00e9quer avec l&rsquo;auteur du livre Une violence \u00e9minemment contemporaine&#8230; le ph\u00e9nom\u00e8ne urbain pictave \u00ab C\u0153ur d&rsquo;agglo \u00bb. Nous vous proposons ici une retranscription partielle de cette rencontre. La version audio est \u00e9galement disponible<a href=\"http:\/\/www.mixcloud.com\/epinenoire\/conference-de-j-p-garnier-a-poitiers-3062011\/?utm_source=widget&amp;amp;utm_medium=web&amp;amp;utm_campaign=base_links&amp;amp;utm_term=resource_link\" target=\"_blank\"> ici<\/a>.<\/p>\n<\/blockquote>\n<p style=\"text-align: justify\">Quand il est question d&rsquo;urbanisme, on utilise un langage qui ressemble beaucoup \u00e0 un jargon et donne l&rsquo;impression qu&rsquo;il s&rsquo;agit l\u00e0 de probl\u00e8mes r\u00e9serv\u00e9s \u00e0 des experts, des sp\u00e9cialistes, et que la majeure partie de la population ne pourrait pas comprendre de quoi il est question. Cela est \u00e0 mon avis est un pur bluff id\u00e9ologique. Ce qui se passe dans les villes en France \u2013 et ailleurs, mais on va s\u2019int\u00e9resser particuli\u00e8rement \u00e0 la transformation des villes fran\u00e7aises \u2013 est parfaitement compr\u00e9hensible du point de vue politique sans utiliser ce jargon destin\u00e9 \u00e0 intimider, et finalement \u00e0 r\u00e9server \u00e0 des sp\u00e9cialistes le discours sur les transformations urbaines. Quand je dis sp\u00e9cialistes, c&rsquo;est non seulement des enseignants, des chercheurs, des architectes, des urbanistes, mais aussi des \u00e9lus locaux, des politiciens et des journalistes sp\u00e9cialis\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">J&rsquo;ai fait un tour, juste avant ce d\u00e9bat, dans le centre de Poitiers, qui est en pleine \u00ab mutation urbaine \u00bb \u2013 et j&rsquo;utilise d\u00e9j\u00e0, en employant cette expression \u2013 un langage volontairement sp\u00e9cialis\u00e9. Dans les milieux qui interviennent sur l&rsquo;espace urbain, on parle beaucoup de \u00ab mutation urbaine \u00bb pour qualifier les transformations actuelles qui affectent les villes, alors que le mot \u00ab mutation \u00bb est un concept qui vient de la biologie. Appliquer ce terme aux villes donne l&rsquo;impression qu&rsquo;il s&rsquo;agit de ph\u00e9nom\u00e8nes naturels, quasi irr\u00e9versibles, qu&rsquo;on ne peut pas discuter. Certains \u00e9lus locaux disent : \u00ab On transforme les villes parce qu&rsquo;il faut s&rsquo;adapter aux mutations actuelles de la soci\u00e9t\u00e9 en g\u00e9n\u00e9ral, et que ces mutations doivent se traduire dans l&rsquo;espace. \u00bb Parmi ces transformations, il y en a qui portent sur le centre des agglom\u00e9rations, appel\u00e9 le \u00ab c\u0153ur des villes \u00bb. L\u00e0 aussi, le mot \u00ab c\u0153ur \u00bb est extr\u00eamement\u00a0 douteux dans la mesure o\u00f9 cela connote quelque chose d&rsquo;affectif ; quand on dit c\u0153ur, on pense \u00e0 des sentiments, \u00e0 l&rsquo;identit\u00e9 des habitants, etc. En fait, il s&rsquo;agit de transformer les parties centrales des agglom\u00e9rations, notamment les centres historiques. Dans quel sens ? Ce que j&rsquo;ai pu entrevoir, au cours de ma courte promenade dans le centre de Poitiers, c&rsquo;est ce que l&rsquo;on peut observer depuis maintenant une trentaine d&rsquo;ann\u00e9es dans la plupart des centres-villes fran\u00e7ais \u2013 mais pas seulement : on l\u2019observe aussi dans le centre des villes espagnoles, anglaises, allemandes, voire de certaines villes am\u00e9ricaines ou portugaises&#8230; Il s&rsquo;agit \u00e0 la fois d&rsquo;une transformation physique, spatiale, mat\u00e9rielle et d\u2019une transformation sociale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">La transformation spatiale est d\u00e9sign\u00e9e dans le langage appel\u00e9 (\u00e0 l\u2019extr\u00eame gauche, disons) la novlangue : \u00e0 savoir ce langage du pouvoir, qui est destin\u00e9 \u00e0 valoriser ce qu&rsquo;il se passe, ainsi qu\u2019\u00e0 masquer les enjeux r\u00e9els et la logique de classe qui est derri\u00e8re, par diff\u00e9rentes appellations. Quand on parle de \u00ab transformation en cours dans les centres \u00bb, on parle de restructuration, de r\u00e9novation, de r\u00e9habilitation, de renouvellement urbain, de revitalisation, de r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration. Tous ces mots-l\u00e0 se rencontrent dans les discours aussi bien des \u00e9lus locaux que des sp\u00e9cialistes, des experts, des journalistes, etc.<br \/>\nPhysiquement, il y a en effet transformation. Mais qu&rsquo;est-ce qui se cache derri\u00e8re ?<br \/>\nC&rsquo;est une dynamique qui tend \u2013 et r\u00e9ussit, il faut le dire \u2013 \u00e0 transformer des c\u0153urs de ville d\u00e9laiss\u00e9s, abandonn\u00e9s pendant tr\u00e8s longtemps (les gens plus jeunes n&rsquo;ont pas connu \u00e7a) parce que consid\u00e9r\u00e9s comme correspondant \u00e0 des p\u00e9riodes r\u00e9volues. On les a laiss\u00e9s se d\u00e9grader, tomber parfois en ruine, parce qu&rsquo;il y a eu une \u00e9poque \u2013 qui a dur\u00e9 jusqu&rsquo;au d\u00e9but des ann\u00e9es 70 \u2013 o\u00f9 la modernisation de la France passait par la modernisation des villes.<br \/>\nIl y avait alors deux ph\u00e9nom\u00e8nes : on construisait \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur des centres-villes, et on d\u00e9truisait \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur des centres-villes. On d\u00e9truisait par exemple ce qu&rsquo;on d\u00e9signait comme des \u00ab \u00eelots insalubres \u00bb, un habitat d\u00e9grad\u00e9 : il fallait moderniser tout cela en y implantant des \u00e9difices nouveaux \u2013 en g\u00e9n\u00e9ral flambants neuf, de style rectangulaire ou carr\u00e9, avec des nouveaux mat\u00e9riaux. Et la doctrine \u00e9tait un peu, si je peux adapter ici une parole de L&rsquo;Internationale : \u00ab Du pass\u00e9, urbain, faisons table rase \u00bb. Moderniser la ville, \u00e7a voulait dire y faire p\u00e9n\u00e9trer plus facilement l\u2019automobile, y mettre des b\u00e2timents adapt\u00e9s \u00e0 des fonctions nouvelles&#8230; donc on ne se pr\u00e9occupait pas du tout du tissu urbain ancien. Mais \u00e0 partir des ann\u00e9es 70, avec l&rsquo;arriv\u00e9e de Giscard d\u2019Estaing \u00e0 la pr\u00e9sidence de la R\u00e9publique, on a chang\u00e9 compl\u00e8tement de cap en France : la mode a \u00e9t\u00e9 de r\u00e9g\u00e9n\u00e9rer, revitaliser, conserver, r\u00e9habiliter, r\u00e9nover, les centres anciens. Et ce pour deux raisons.<br \/>\nLa raison officielle \u00e9tait : \u00ab Il y a un patrimoine \u00e0 pr\u00e9server afin de consolider ou de renforcer l&rsquo;identit\u00e9 des villes \u00bb, parce qu&rsquo;on s\u2019apercevait que l&rsquo;architecture dite moderne \u00e9tait compl\u00e8tement st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e, standardis\u00e9e. Elle ne permettait pas de distinguer les villes les unes des autres, alors que les habitants avaient besoin de retrouver leurs racines, de s\u2019approprier ou se r\u00e9approprier leur ville en exhumant du pass\u00e9 et en restaurant, en consolidant&#8230; ces traces du pass\u00e9. \u00ab Il faut retrouver un urbanisme \u00e0 la fran\u00e7aise \u00bb, \u00ab Il faut rompre avec cet urbanisme import\u00e9 des Etats-Unis, anonyme, o\u00f9 l&rsquo;on retrouve les m\u00eames \u00e9difices partout, les m\u00eames supermarch\u00e9s, autoroutes, parkings&#8230; \u00bb. Il fallait au contraire restaurer le pass\u00e9, pour regarder vers l&rsquo;avenir avec une France qui devait \u00eatre fi\u00e8re de son pass\u00e9 \u2013 mais, ce discours, on le retrouvait aussi en Italie, en Espagne&#8230; Bref, plut\u00f4t que de faire table table rase du tissu urbain ancien, on a au contraire essay\u00e9 de le restaurer.,<br \/>\nMais la v\u00e9ritable raison \u00e9tait tout autre : il s\u2019agissait de chasser vers la p\u00e9riph\u00e9rie les couches populaires qui habitaient au centre-ville, pour y faire venir principalement des cadres, des classes moyennes ais\u00e9es&#8230; Avant, quand on voulait se d\u00e9barrasser des vieux quartiers des centres-villes (pas ceux class\u00e9s monuments historiques et utiles pour faire venir des touristes et donc enrichir la ville), c&rsquo;\u00e9tait pour les remplacer par des \u00ab immeubles de standing \u00bb, des \u00e9quipements commerciaux modernes. Pour faire ces \u00ab immeubles de standing \u00bb, on a d\u00e9truit en France dans les ann\u00e9es 50 et 60 plus de centres-villes que les bombardements am\u00e9ricains pendant la guerre (qui en ont pourtant d\u00e9truits pas mal : au Havre, \u00e0 Brest, Lorient, Royan&#8230;).<br \/>\nA partir des ann\u00e9es 70 donc, changement radical : on cherche \u00e0 r\u00e9habiliter en parlant de \u00ab patrimoine \u00bb, et \u00e0 valoriser (traduire \u00ab faire du fric \u00bb) en multipliant les investissements dans les anciens quartiers populaires, afin qu\u2019ils accueillent d\u00e9sormais des classes moyennes ais\u00e9es, en g\u00e9n\u00e9ral cultiv\u00e9es et appr\u00e9ciant beaucoup l&rsquo;ambiance des centres-villes (notamment ceux qui renvoient \u00e0 un pass\u00e9 historique prestigieux).<br \/>\nCes op\u00e9rations sont soit r\u00e9alis\u00e9es, soit en cours. Je l&rsquo;ai ainsi vu \u00e0 Poitiers, o\u00f9 on s&rsquo;amuse \u00e0 \u00ab pi\u00e9tonniser \u00bb les places, \u00e0 y planter des arbres et y mettre de nouveaux lampadaires (fr\u00e9quemment de style r\u00e9tro), \u00e0 donner la priorit\u00e9 aux espaces publics qui accueilliront des manifestations diverses mais g\u00e9n\u00e9ralement culturelles et festives. Tout cela permet d\u2019augmenter le prix des loyers et des ventes d\u2019appartements pour tous les immeubles bordant ces espaces publics r\u00e9habilit\u00e9s \u2013 et a pour cons\u00e9quence de chasser des centres les classes populaires. C&rsquo;est une logique que l&rsquo;on retrouve partout : aussi bien \u00e0 Paris dans les arrondissments du 19e et du 20e, qui sont des quartiers prol\u00e9taires traditionnels, qu&rsquo;au centre de Grenoble, de Toulouse, de Lille&#8230; Aujourd&rsquo;hui, le centre de Lille est r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 des gens qui, par leurs salaires et revenus r\u00e9guliers, peuvent \u00ab se payer \u00bb le centre, tandis que les employ\u00e9s, sans parler des gens au ch\u00f4mage, sont expuls\u00e9s vers la p\u00e9riph\u00e9rie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a href=\"https:\/\/epinenoire.noblogs.org\/files\/2012\/01\/CIMG9739.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-334\" src=\"https:\/\/epinenoire.noblogs.org\/files\/2012\/01\/CIMG9739-300x225.jpg\" alt=\"\" width=\"447\" height=\"281\" \/><\/a><br \/>\nCe qui se passe \u00e0 la p\u00e9riph\u00e9rie des villes doit \u00eatre mis en rapport avec ce qui se passe au centre.<br \/>\nLa principale dynamique men\u00e9e vise \u00e0 d\u00e9localiser en p\u00e9riph\u00e9rie les activit\u00e9s non rentables ou peu rentables ainsi que les populations dites non solvables, afin de r\u00e9server \u00e0 une \u00e9lite l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 la centralit\u00e9 urbaine. Et cette politique est la m\u00eame que la municipalit\u00e9 soit de gauche (institutionnelle) ou de droite.<br \/>\nLa seule ville qui \u00e9chappe actuellement \u00e0 ce ph\u00e9nom\u00e8ne en France, mais ce n&rsquo;est qu&rsquo;une question de temps, c&rsquo;est Marseille : on note encore dans son centre-ville une pr\u00e9sence dominante des classes populaires (ouvriers et employ\u00e9s, avec en plus une forte population d&rsquo;origine immigr\u00e9e pour l\u2019essentiel de la deuxi\u00e8me et la troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration), malgr\u00e9 toutes les man\u0153uvres de la municipalit\u00e9 de droite actuelle, avec Jean-Claude Gaudin. Pourquoi cette exception marseillaise ? Tout simplement parce que les bourgeois marseillais ont peur d&rsquo;habiter au centre : ils trouvent que c&rsquo;est d\u00e9grad\u00e9, dangereux ; ils ont leurs beaux quartiers au sud de Marseille, ou alors en p\u00e9riph\u00e9rie (dans les collines aixoises par exemple), alors ils ne voient pas pourquoi ils iraient dans le centre. C&rsquo;est donc la r\u00e9ticence des classes ais\u00e9es \u00e0 venir habiter dans le centre de Marseille qui explique l&rsquo;insucc\u00e8s des politiques dites de r\u00e9habilitation concernant son centre-ville \u2013 contrairement aux autres villes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Aux Etats-Unis, on parle sans euph\u00e9misme de \u00ab nettoyer les centres-villes \u00bb. C\u2019est non seulement un simple nettoyage physique, mais aussi un nettoyage social : on d\u00e9loge toutes les populations pauvres. En France, une certaine \u00ab tradition de gauche \u00bb fait que, m\u00eame lorsque l&rsquo;on m\u00e8ne une politique de droite, on ne peut pas utiliser des termes trop crus pour la d\u00e9signer ; alors on ne parle pas de \u00ab nettoyage \u00bb, mais de \u00ab mixit\u00e9 sociale \u00bb, il faut m\u00e9langer des riches avec des pauvres. D&rsquo;ailleurs on ne dit pas \u00ab riches \u00bb et \u00ab pauvres \u00bb : dans le langage officiel, on parle pour les pauvres de \u00ab cat\u00e9gories modestes \u00bb, \u00ab populations vuln\u00e9rables \u00bb, \u00ab couches d\u00e9favoris\u00e9es \u00bb \u2013 et pas du tout de \u00ab prol\u00e9taires \u00bb, \u00ab classe domin\u00e9e \u00bb, \u00ab classe exploit\u00e9 \u00bbe.. : \u00e7a c&rsquo;est du langage marxisant, extr\u00e9miste. Bref, on utilise toujours des euph\u00e9mismes pour att\u00e9nuer la violence des rapports sociaux, qui existent sur les lieux de travail mais aussi sur les lieux d&rsquo;habitation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le capitalisme s&rsquo;est transform\u00e9 : on n\u2019est plus \u00e0 l&rsquo;\u00e8re industrielle classique, le capitalisme s&rsquo;est technologis\u00e9, financiaris\u00e9, flexibilis\u00e9&#8230; Son inscription dans l&rsquo;espace n&rsquo;est de fait plus la m\u00eame : si l\u2019id\u00e9e est toujours de dominer l&rsquo;espace urbain, ses imp\u00e9ratifs ont chang\u00e9 et sa logique n&rsquo;est plus la m\u00eame. La finalit\u00e9 principale de la \u00ab reconqu\u00eate des centres-villes \u00bb (une expression peu souvent utilis\u00e9e parce que \u00ab conqu\u00eate \u00bb implique affrontement, ennemis, c\u2019est un terme trop belliqueux alors qu&rsquo;il n&rsquo;y a officiellement pas d&rsquo;ennemis), c\u2019est la \u00ab m\u00e9tropolisation \u00bb. Autrement dit, la tendance lourde et dominante \u00e0 la concentration, dans quelques villes, des activit\u00e9s d\u00e9cisionnelles, de commandement, de direction : si\u00e8ges sociaux, quartiers g\u00e9n\u00e9raux des firmes (ou de leurs succursales, avec les services correspondants). En termes techniques, on qualifie de \u00ab polarisation spatiale \u00bb cette concentration dans certains p\u00f4les urbains des activit\u00e9s d\u00e9cisives et fondamentales pour le fonctionnement du syst\u00e8me capitaliste. Et, \u00e0 cette fin, les villes sont tri\u00e9es sur le volet : peut d\u2019entre elles peuvent le faire. C\u2019est donc la course, la concurrence, la comp\u00e9tition entre les villes pour attirer les si\u00e8ges sociaux, les promoteurs, les patrons de firmes, et ce qui va avec : laboratoires, centres de recherche, toutes ces activit\u00e9s sur lesquelles repose la logique du capitalisme.<br \/>\nIl faut que les villes soient accueillantes pour ces activit\u00e9s-l\u00e0. Mais le probl\u00e8me, \u00e0 l\u2019heure actuelle, c&rsquo;est que la ville au sens classique du terme (la commune) n\u2019est plus assez grande pour accueillir toutes ces activit\u00e9s. Il faut donc l\u2019\u00e9largir : alors qu&rsquo;avant on pouvait caser tout \u00e7a en centre-ville, ce n&rsquo;est plus possible, et la politique urbaine est de ce fait envisag\u00e9e au niveau de l\u2019agglom\u00e9ration \u2013 c&rsquo;est-\u00e0-dire de la ville-centre (la ville principale) et de ses communes proches (les banlieues). Et on essaie m\u00eame maintenant de capter aussi dans cette \u00ab m\u00e9tropole \u00bb certaines zones rurales en les urbanisant, certaines petites villes \u00e9loign\u00e9es pouvant ainsi accueillir les nouvelles populations&#8230; Il existe, on le voit donc dans les soci\u00e9t\u00e9s capitalistes tant une division sociale du travail qu\u2019une division sociale urbaine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Mais certaines activit\u00e9s importantes pour les capitalistes ne peuvent \u00eatre mises au centre des villes et doivent \u00eatre install\u00e9es dans sa p\u00e9riph\u00e9rie imm\u00e9diate. Par exemple les centres de recherche, laboratoires, industries de pointe, universit\u00e9s, grandes \u00e9coles\u2026 On cr\u00e9e des campus, ce qu\u2019on appelle des \u00ab p\u00f4les de comp\u00e9titivit\u00e9 \u00bb et qui permettent la jonction entre la recherche, l\u2019enseignement sup\u00e9rieur et l\u2019industrie dite \u00ab innovante \u00bb, et c&rsquo;est \u00e7a qui forme les \u00ab noyaux \u00bb de la m\u00e9tropolisation.<br \/>\nDans les ann\u00e9es 80, on appelait \u00ab technopoles \u00bb ces villes qui accueillaient \u00e0 la fois des \u00e9tudiants, des ing\u00e9nieurs, des cadres et des enseignants. Les technopoles, tr\u00e8s en vogue, \u00e9taient ces villes dont la dynamique reposait sur la \u00ab synergie \u00bb, la \u00ab combinaison \u00bb, l\u2019\u00ab interaction \u00bb de l\u2019enseignement, la recherche et l\u2019industrie de pointe., l&rsquo;objectif \u00e9tant la combinaison de ces trois \u00e9l\u00e9ments en un m\u00eame lieu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Si les maires font tous la m\u00eame politique, c&rsquo;est qu&rsquo;ils sont tous soumis \u00e0 la m\u00eame logique, celle qui r\u00e9git tous les rapports sociaux dans toutes les soci\u00e9t\u00e9s capitalistes. Et cette logique a \u00e9t\u00e9 r\u00e9sum\u00e9e par une formule qui avait \u00e9t\u00e9 inscrite dans le projet de trait\u00e9 constitutionnel europ\u00e9en refus\u00e9 par 54 % des votants : la \u00ab concurrence libre et non fauss\u00e9e \u00bb. Cette formulation, on la doit au staff du p\u00e8re spirituel de cette Constitution : VGE, qui continue \u00e0 81 ans de s\u00e9vir comme id\u00e9ologue du lib\u00e9ralisme avanc\u00e9, la \u00ab concurrence libre et non fauss\u00e9e \u00bb s&rsquo;appliquant aux individus, aux entreprises, dans tous les domaines&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">On note \u00e9galement une comp\u00e9tition entre villes pour acc\u00e9der au rang de m\u00e9tropole, et la logique est effectivement la m\u00eame dans toutes les villes : il faut restructurer le centre de toutes les villes pour qu\u2019il accueille les activit\u00e9s dites sup\u00e9rieures, \u00ab nobles \u00bb, de commandement. Les activit\u00e9s subalternes, le commerce quotidien, le logement pour les couches populaires : tout \u00e7a, c&rsquo;est en p\u00e9riph\u00e9rie. Et le caract\u00e8re \u00e9litiste de cette centralit\u00e9 urbaine se renforce, \u00e0 travers la revitalisation du patrimoine (car la carte culturelle est importante maintenant : ce qui se vend bien, c&rsquo;est le pass\u00e9, la culture, donc il faut mettre en valeur tout ce qui renvoie \u00e0 la culture, au pass\u00e9, \u00e0 l&rsquo;histoire, aux grands faits d&rsquo;armes&#8230;), et aussi par le recours \u00e0 des architectes internationaux, des stars de l\u2019architecture qui peuvent renforcer l&rsquo;histoire de la ville quand on met en place un \u00e9quipement nouveau. On a cr\u00e9\u00e9 des d\u00e9partements ou des services sp\u00e9cialis\u00e9s de marketing urbain, parce que, les villes \u00e9tant en concurrence, il faut les vendre, comme on dit, aux investisseurs, aux universitaires, aux promoteurs&#8230; Et pour cela on fait appel \u00e0 des architectes connus au plan national voire international. Par exemple, n\u2019\u00e9tant pas des sp\u00e9cialistes, vous ne connaissez peut-\u00eatre pas l&rsquo;architecte en chef charg\u00e9 de r\u00e9habiliter le centre de Poitiers ; mais nous on le conna\u00eet tr\u00e8s bien, c&rsquo;est une des stars de l&rsquo;architecture fran\u00e7aise : Yves Lion. Il r\u00e9alise aussi bien des op\u00e9rations architecturales ou des immeubles \u00e0 Duba\u00ef ou Shangha\u00ef qu\u2019\u00e0 Poitiers, dont il am\u00e9nage le \u00ab c\u0153ur \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\n<div id=\"attachment_337\" style=\"width: 626px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"https:\/\/epinenoire.noblogs.org\/files\/2012\/01\/pda.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-337\" class=\"size-full wp-image-337\" src=\"https:\/\/epinenoire.noblogs.org\/files\/2012\/01\/pda.jpg\" alt=\"Place d'armes old school\" width=\"616\" height=\"404\" srcset=\"https:\/\/epinenoire.noblogs.org\/files\/2012\/01\/pda.jpg 616w, https:\/\/epinenoire.noblogs.org\/files\/2012\/01\/pda-300x196.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 616px) 100vw, 616px\" \/><\/a><p id=\"caption-attachment-337\" class=\"wp-caption-text\">La place d&#039;armes old school, bien avant Yves Lion<\/p><\/div>\n<p style=\"text-align: justify\">\n<p style=\"text-align: justify\">Le qualificatif qui revient le plus souvent dans les discours, concernant cette politique d\u2019\u00ab \u00e9litisation \u00bb du centre-ville, c&rsquo;est \u00abhaut\u00bb.<br \/>\nPrimo, on attire des activit\u00e9s de \u00ab haute \u00bb technologie, innovantes (\u00e7a peut \u00eatre des nanotechnologies, des microtechnologies, informatique, agro-business\u2026).<br \/>\nDeuxio, on vise la population \u00e0 \u00ab haut \u00bb revenu \u2013 ainsi que celle \u00e0 haute qualification, majoritairement des bac + 5 ou 6, donc pas de la \u00ab main-d\u2019\u0153uvre \u00bb mais de la \u00ab mati\u00e8re grise \u00bb, d\u2019apr\u00e8s le jargon de la technocratie am\u00e9nageuse. Pour attirer de la main-d\u2019\u0153uvre hautement qualifi\u00e9e et \u00e0 haut revenu, il faut \u2013 car ils aiment se distraire et se montrer \u2013 des \u00e9quipements haut de gamme : op\u00e9ra, palais des congr\u00e8s, m\u00e9diath\u00e8ques&#8230; C&rsquo;est \u00e7a la priorit\u00e9.<br \/>\nTertio, et conform\u00e9ment \u00e0 l&rsquo;id\u00e9ologie dominante de l&rsquo;\u00e9cologisme o\u00f9 il faut tout verdir, le dernier \u00ab haut \u00bb en mati\u00e8re d\u2019am\u00e9nagement et d&rsquo;urbanisme, c&rsquo;est le HQE, la \u00ab haute qualit\u00e9 environnementale \u00bb. L&rsquo;objectif est en effet aujourd&rsquo;hui de faire du capitalisme durable gr\u00e2ce \u00e0 toute une s\u00e9rie d\u2019am\u00e9nagements. Les capitalistes am\u00e9ricains appellent \u00e7a le \u00ab greenwashing \u00bb \u2013 le lavage vert du capitalisme, pour que celui-ci soit mieux accept\u00e9, et qu\u2019en limitant la pollution on puisse le faire durer plus longtemps. Mais on sait bien que les accords de Kyoto c&rsquo;est du bidon : la pollution augmente, et aucun des objectifs de la conf\u00e9rence de Rio n&rsquo;est rempli. Copenhague, le \u00ab Grenelle de l&rsquo;environnement \u00bb, tout \u00e7a c&rsquo;est du pipeau&#8230;<br \/>\nToujours est-il que haute technologie, haute qualification, hauts revenus, \u00e9quipement haut de gamme et HQE sont les cinq piliers de la sagesse de l&rsquo;urbanisme en France<em> [la r\u00e9daction de L\u2019Epine noire vous renvoie \u00e0 un sixi\u00e8me haut : celui des bus \u00e0 haut niveau de service, cf. l\u2019article dans ce num\u00e9ro]<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Je parlais tout \u00e0 l&rsquo;heure de la novlangue\u2026 Il faut voir le discours pr\u00e9sent\u00e9 sur les panneaux, pr\u00e9sentant l\u2019avenir sinon radieux, du moins riant de Poitiers. Ce discours, on le retrouve partout : l&rsquo;harmonie, l&rsquo;\u00e9quilibre, la v\u00e9g\u00e9talisation de l&rsquo;espace urbain, tout y est ! On a l&rsquo;impression d&rsquo;une disneylisation permanente de l&rsquo;espace urbain.<br \/>\nA Dijon, o\u00f9 je me suis r\u00e9cemment rendu, le maire socialiste, qui est \u00e9colo et conseiller de S\u00e9gol\u00e8ne Royal, est pour une \u00ab \u00e9com\u00e9tropole \u00bb. A Brest, municipalit\u00e9 PS, on s&rsquo;appelle la m\u00e9tropole Brest-BMO \u00ab Brest m\u00e9tropole oc\u00e9ane \u00bb. Tout est verdi, dans le pur style de la \u00ab novlangue \u00bb : on change le langage pour changer l&rsquo;\u00e9tat d\u2019esprit des gens et faire dire aux mots le contraire de ce qu&rsquo;ils signifient. De la m\u00eame fa\u00e7on qu\u2019il n&rsquo;y a plus de guerre mais des \u00ab op\u00e9rations de police internationales \u00bb, plus de bombardements, mais des \u00ab frappes \u00bb, en mati\u00e8re d&rsquo;urbanisme le langage utilis\u00e9 vise non seulement \u00e0 masquer la r\u00e9alit\u00e9 mais aussi \u00e0 la faire appara\u00eetre sympathique et b\u00e9n\u00e9fique pour la population. C&rsquo;est un langage st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9, et le vocabulaire de ces gens est tr\u00e8s limit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Vous pouvez retrouver le petit lexique \u00ab techno-m\u00e9tro-politain \u00bb de Jean-Pierre Garnier <a href=\"http:\/\/www.article11.info\/?Petit-lexique-techno-metro\">ici<\/a><\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le 3 juin dernier, nous avons eu le plaisir d\u2019accueillir Jean-Pierre Garnier pour une rencontre\/d\u00e9bat autour des questions d&rsquo;urbanisme. 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